Je marche régulièrement le matin.

Ce n’est pas un entraînement. Je ne prépare ni marathon, ni trek au bout du monde. Je n’ai personne à battre et, sauf rencontre particulièrement agressive avec une côte, je ne risque pas de monter sur un podium.

Je marche simplement parce que j’aime ça.

Il y a le plaisir de sortir, bien sûr. Mais il y a aussi tout le reste : voir le jour se lever, constater que la campagne n’a jamais exactement la même tête d’un matin à l’autre, croiser les habitués, remarquer un détail qui m’avait échappé la veille, râler contre la pluie, éviter une flaque… ou parfois autre chose de moins poétique laissé sur le chemin.

Et puis, surtout, marcher vide un peu la tête.

Ou peut-être qu’elle ne la vide pas vraiment. Elle remet simplement les choses à leur place.

Quelques kilomètres pour remettre de l’ordre

Il m’arrive de partir avec plusieurs idées qui se bousculent.

Un article à écrire. Une publication pour la RJH. Un truc qui m’agace. Une question à laquelle je n’ai pas trouvé de réponse. Une idée apparue la veille et qui mérite peut-être d’être creusée.

Au début de la balade, tout ce petit monde parle en même temps.

Et puis les kilomètres passent.

Sans que je sache vraiment pourquoi, certaines choses deviennent moins importantes. D’autres s’éclaircissent. Une phrase arrive. Une idée se construit. Et parfois je rentre avec la solution à un problème auquel je ne pensais même plus consciemment.

La science ne contredit d’ailleurs pas complètement cette impression. Une vaste analyse portant sur 75 études et plus de 8 600 participants a constaté que différentes formes de marche pouvaient contribuer à réduire les symptômes d’anxiété et de dépression chez l’adulte. La marche n’est évidemment pas un médicament universel, mais elle fait partie de ces choses très simples qui peuvent participer au bien-être.

Jusque-là, tout va bien.

Mais il y a un petit piège.

Et si je ne marche pas aujourd’hui ?

Une bonne habitude possède parfois un drôle de talent : celui de devenir doucement une obligation.

On commence par marcher parce qu’on en a envie.

Puis on regarde combien de kilomètres on a faits.

Ensuite combien de pas.

Puis la moyenne de la semaine.

Puis celle du mois.

Et un beau matin, alors qu’il pleut à l’horizontale et que le canapé semble proposer un programme parfaitement raisonnable, une petite voix se manifeste :

« Tu ne vas quand même pas casser ta série aujourd’hui ? »

Voilà comment une simple balade peut se transformer en négociation avec une montre.

Je caricature un peu, évidemment.

Mais pas tant que ça.

Les montres connectées et les téléphones savent merveilleusement bien compter nos pas. Le problème, c’est qu’un compteur ne sait pas pourquoi on marche.

Il ne sait pas si on a mal dormi.

Il ne sait pas si on est fatigué.

Il ne sait pas qu’on a déjà passé la journée à courir dans tous les sens.

Il ne sait surtout pas si on a simplement envie de ne rien faire.

Pour lui, 9 842 pas restent 9 842 pas.

Et il manque 158 pas.

Quelle tragédie.

Le jour où la promenade devient une case à cocher

C’est peut-être là que se trouve la différence importante.

Marcher peut faire énormément de bien. L’Organisation mondiale de la Santé rappelle d’ailleurs que l’activité physique régulière apporte des bénéfices physiques et mentaux et peut notamment réduire les symptômes d’anxiété et de dépression.

Mais cela ne signifie pas que plus est forcément mieux.

Une étude récente sur près de 300 000 personnes suggère d’ailleurs que la relation entre activité physique et risque d’anxiété n’est pas simplement une ligne droite où il suffirait d’en faire toujours davantage. Les chercheurs observent surtout les bénéfices aux niveaux raisonnables d’activité.

Et quelque part, cela me paraît assez logique.

Si je pars marcher avec l’idée :
« Chouette, je vais prendre l’air », la balade a déjà commencé du bon pied.

Si je pars en pensant :
« Il faut absolument que je fasse mes kilomètres », ce n’est déjà plus tout à fait la même promenade.

Le chemin, lui, n’a pas changé.

C’est ce que j’ai mis dans mon sac à dos mental qui est différent.

Marcher sans objectif, ça compte aussi

Alors j’aime assez l’idée de conserver des balades parfaitement inutiles.

Celles qui ne battent aucun record.

Celles où l’on ralentit parce qu’un paysage mérite qu’on s’arrête trente secondes.

Celles où l’on change d’itinéraire au dernier moment.

Celles où l’on rentre plus tôt.

Celles où l’on marche seul.

Celles où l’on bavarde.

Et même celles qui n’ont finalement pas lieu.

Parce qu’un jour sans marcher n’annule pas tous les kilomètres parcourus les jours précédents.

Il n’efface rien.

C’est peut-être une évidence, mais nos applications ont parfois réussi à nous faire oublier ce genre d’évidences.

Ma meilleure application de marche reste encore ma porte d’entrée

J’aime la technologie. Ce n’est pas vraiment un secret.

J’aime regarder les chiffres, tester des applications et comprendre ce que racontent les données. Un petit graphique bien fait peut facilement retenir mon attention plus longtemps que prévu.

Mais concernant la marche, j’essaie de garder une règle très simple.

Le chiffre vient après.

D’abord, j’ouvre la porte.

Je regarde le temps qu’il fait.

Je pars.

Et je vois où mes jambes — et parfois mes pensées — ont envie de m’emmener.

Certains matins, ce sera long.

D’autres, beaucoup moins.

Et peut-être que le véritable bénéfice de toutes ces promenades n’est finalement pas dans le nombre de kilomètres enregistré à la fin.

Il est dans ce moment assez particulier où, quelque part entre le départ et le retour à la maison, le bruit dans la tête baisse d’un cran.

Sans notification.

Sans abonnement premium.

Et sans même avoir besoin de recharger la batterie.


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