Quand le football amateur doit composer avec les agendas, les absences et un engagement qui se fait parfois attendre…
Il fut un temps où un entraîneur annonçait son équipe du samedi dès le jeudi soir. L’exercice était relativement simple. Il disposait de dix-huit joueurs, en choisissait onze pour débuter, en installait quatre sur le banc et passait ensuite trois jours à discuter avec le cinquième remplaçant, persuadé d’avoir été bien meilleur que Roger à l’entraînement.
Aujourd’hui, un entraîneur ne compose plus une équipe. Il réalise une véritable analyse des risques.
Car établir une sélection est devenu une activité qui nécessiterait presque un diplôme en gestion de crise, de solides connaissances en psychologie humaine et, idéalement, une expérience dans le contrôle aérien.
Qui est en vacances ? Qui doit assister à un mariage ? Qui a prévu un festival samedi soir ? Qui participe à un brunch samedi midi, visiblement impossible à organiser l’un des 364 autres jours de l’année ? Qui doit étudier ? Qui ressent une petite douleur aux ischio-jambiers ? Qui travaille ?
Et puis, il y a celui qui, dans un moment d’inattention, a promis à sa copine une virée chez IKEA samedi. Ce n’est que vendredi soir qu’il réalise, à contrecœur, qu’une relation amoureuse compte généralement davantage que trois points contre une équipe dont personne ne sait vraiment où se trouve le terrain.
Mais surtout, qui n’a toujours pas répondu dans le groupe WhatsApp ?
C’est généralement la catégorie la plus dangereuse.
Rien ne résume mieux le football amateur moderne qu’un entraîneur qui, vendredi soir à 22 h 47, consulte son téléphone pour la sixième fois.
Son message envoyé mardi attend toujours une réponse de trois joueurs. Pourtant, grâce à Instagram, il sait parfaitement que ces mêmes joueurs ont trouvé le temps de manger en terrasse à midi, de passer à la salle de sport l’après-midi et de publier quelques photos de leur soirée entre amis.
Une journée particulièrement chargée, donc. On comprend qu’ils n’aient pas trouvé les trois secondes nécessaires pour cliquer sur « Présent ».
Bienvenue dans le football provincial d’aujourd’hui
Nous avons des joueurs. Beaucoup de joueurs, même.
Le problème, c’est que nous ne savons jamais exactement quand nous pouvons compter sur eux.
Certains y verront les lamentations habituelles de vieux nostalgiques persuadés que tout était mieux autrefois.
Évidemment, ce n’était pas le cas.
À l’époque, l’arrière droit fumait parfois une cigarette à la mi-temps, le président avait déjà avalé cinq petits verres de genièvre avant le coup d’envoi et une commotion cérébrale se soignait à coups d’éponge mouillée sur le crâne.
On demandait ensuite au joueur quel jour nous étions. S’il répondait « samedi », il pouvait reprendre sa place.
Heureusement, certaines choses ont évolué dans le bon sens !
Mais quelque part en chemin, notre rapport à l’engagement a changé.
Pour un nombre croissant de personnes, le football est devenu une activité qui doit trouver sa place entre toutes les autres occupations de la vie.
Et c’est parfaitement compréhensible.
Personne ne doit sacrifier son mariage parce que l’entraîneur exige sa présence à la séance tactique du mardi. Personne ne doit reporter la naissance de son premier enfant sous prétexte qu’un match à six points est programmé samedi.
Nous parlons bien de football amateur.
Mais aujourd’hui, le mot « amateur » semble parfois être devenu synonyme de « sans obligation ».
Et ce n’est pas tout à fait la même chose.
Quand les autres comptent sur vous
Un sport collectif repose sur un principe assez particulier, presque révolutionnaire à notre époque : d’autres personnes comptent sur vous.
Cela paraît évident. Pourtant, ça l’est de moins en moins.
Nous vivons dans un monde où tout doit être disponible au moment qui nous arrange.
Nous regardons un film quand nous en avons envie. Nous commandons à manger quand nous avons faim. Nous écoutons notre musique sans attendre que la radio diffuse enfin notre chanson préférée.
Et nous réservons un petit séjour à Alicante un mercredi soir parce qu’une compagnie aérienne propose soudain un aller-retour moins cher qu’une soirée au café.
Seulement voilà : le football refuse de fonctionner ainsi.
Un match commence samedi à 15 heures.
Pas quand vous êtes prêt.
Et dix coéquipiers sont là, persuadés que vous serez à leurs côtés.
C’est précisément là que se situe le problème.
Depuis plusieurs années, les clubs s’adaptent de plus en plus aux joueurs, tandis que les joueurs semblent s’adapter de moins en moins aux clubs.
On décale les entraînements parce que l’un travaille. On les avance parce qu’un autre est de nuit. On déplace des matchs amicaux. On cherche des renforts parce que sept joueurs sont partis en vacances.
On élargit les noyaux parce qu’on sait qu’aux congés de Carnaval, de Pâques, de Toussaint, de Noël, pendant les vacances au ski ou les longs week-ends, la moitié de l’équipe risque de se trouver quelque part entre Barcelone et les Alpes autrichiennes.
Bientôt, une équipe provinciale aura besoin de 34 joueurs dans son effectif pour être certaine d’en aligner onze le samedi.
Et malgré cela, vendredi soir, l’entraîneur téléphonera encore à un vétéran pour lui demander s’il n’aurait pas envie de rechausser les crampons.
Le problème dépasse largement le terrain
Mais la question ne se limite pas à la présence aux entraînements et aux matchs.
Demandez donc, dans un club provincial, qui est disponible pour aider à organiser la soirée annuelle.
Un silence impressionnant s’installe généralement.
Tout le monde trouve que son club est important.
Jusqu’au moment où il faut installer les tables et les chaises…
Tout le monde estime que le club devrait trouver davantage de sponsors.
Jusqu’à ce qu’on demande un coup de main pour récolter des lots…
Tout le monde aimerait une buvette mieux organisée.
Jusqu’au moment où il faut passer quelques heures derrière le comptoir…
Tout le monde souhaite que les joueurs soient correctement indemnisés.
Mais lorsqu’une soirée est organisée pour récolter précisément l’argent nécessaire, certains découvrent soudain un agenda dont même le Premier ministre pourrait être jaloux.
À les entendre, on leur aurait demandé de refaire personnellement le revêtement d’une autoroute !
C’est tout de même curieux.
Car, progressivement, une idée semble s’être installée : un club de football serait devenu une sorte de prestataire de services.
Le club fournit un terrain, un entraîneur, des ballons, des équipements, une assurance, des arbitres, des vestiaires, de l’eau chaude lorsque la chaudière est de bonne humeur, un verre après le match et parfois même une petite prime.
Et le joueur ?
Il joue au football.
Sur le papier, l’accord paraît équitable.
Sauf qu’économiquement, il ressemble à une friterie où tout le monde recevrait ses frites gratuitement, tandis que seul le patron serait chargé de payer les pommes de terre.
Un club ne vit pas seulement grâce au football
Un club amateur ne fonctionne pas uniquement grâce à ses joueurs. Il fonctionne avant tout grâce aux personnes qui s’investissent pour lui.
Grâce à cette dame qui prépare des hamburgers depuis douze ans lors du tournoi des jeunes, alors que plus de la moitié des gamins présents ignorent jusqu’à son prénom.
Grâce à cet homme qui trace les lignes chaque samedi et dont la famille entend depuis des années : « Je vais juste faire un petit tour au foot. »
Tout le monde sait pourtant que, dans le langage d’un club, « un petit tour » peut durer entre trois quarts d’heure et une demi-journée.
Grâce aux parents qui assurent les déplacements.
Aux entraîneurs qui passent des coups de téléphone.
À ceux qui réalisent les affiches.
À celui qui, à onze heures du soir, essaie encore de déboucher une évacuation dans le deuxième vestiaire parce que les U9 jouent le lendemain matin.
Et, bien souvent, ce sont toujours les mêmes personnes.
C’est peut-être là que se trouve le véritable danger pour le football provincial.
Pas forcément dans le fait que plus personne ne veuille aider.
Mais dans le fait qu’un nombre toujours plus réduit de bénévoles doive assumer une quantité toujours plus importante de tâches.
Jusqu’au jour où ils arrêtent.
Sans discours.
Sans claquer la porte.
Ils arrêtent, tout simplement.
Au début, ils arrivent un quart d’heure plus tard. Puis ils manquent une réunion. Un jour, ils lâchent : « Cette fois, ils n’ont qu’à se débrouiller sans moi. »
Et six mois plus tard, quelqu’un écrit dans le groupe WhatsApp du comité :
« Au fait, quelqu’un a encore des nouvelles de Marc ? »
Marc, lui, a probablement découvert le padel.
Et franchement, qui pourrait lui en vouloir ?
On parle des joueurs qui partent, beaucoup moins des bénévoles qui disparaissent
Un attaquant peut être remplacé. Avec un peu de chance, son successeur marquera même davantage de buts.
Mais essayez donc de trouver quelqu’un qui acceptera volontairement de venir allumer la machine à café à huit heures du matin parce que les U7 jouent à neuf heures.
Pour ce genre de recrutement, il n’existe ni liste de transferts, ni agent, ni compilation vidéo sur YouTube.
On n’a encore jamais entendu un responsable présenter une nouvelle recrue en ces termes :
« Excellent élément de buvette, ambidextre, polyvalent, disponible immédiatement et libre de tout contrat ! »
Pourtant, n’importe quel club provincial lui proposerait un engagement de cinq ans.
Avec option de prolongation !
Être membre d’un club, ce n’est pas être abonné à un service
Peut-être faudrait-il simplement rappeler ce que signifie réellement appartenir à un club.
Ce n’est pas dire : « Je paie ma cotisation, donc le club doit tout faire pour me satisfaire. »
Ce n’est pas non plus : « Je reçois une prime, donc je viens jouer au football. »
Et ce n’est certainement pas : « Mon fils joue ici, donc l’entraîneur doit lui accorder au moins 70 minutes chaque semaine, puisque son grand-père affirme qu’il a énormément de talent. »
Un club n’est pas un abonnement. C’est un engagement réciproque.
On reçoit quelque chose, mais on apporte aussi quelque chose en retour.
Pour certains, cela signifie deux entraînements et un match chaque semaine.
Pour d’autres, quelques heures derrière le bar une fois par mois.
D’autres encore vendent des gaufres, cherchent des sponsors, lavent les maillots, transportent les jeunes joueurs ou viennent revisser un panneau publicitaire un mercredi soir sous la pluie.
Il n’est pas nécessaire que chacun en fasse énormément.
L’essentiel, c’est que beaucoup apportent un petit quelque chose.
Car c’est toute la particularité d’un club de football : personne ne peut le faire fonctionner seul.
Même pas ce président qui commence parfois à croire le contraire !
On peut investir des milliers d’euros, installer un terrain synthétique, construire de magnifiques vestiaires, acheter des équipements flambant neufs et publier sur les réseaux sociaux des vidéos dignes d’une finale de Ligue des champions.
On peut même donner l’impression que le match du samedi contre la septième équipe d’un club inconnu est une rencontre face au Real Madrid.
Mais si personne ne vient ouvrir les portes, il ne se passera absolument rien.
Le véritable défi du football amateur
Peut-être est-ce finalement le grand défi que devra relever le football local dans les années à venir.
Pas la concurrence du padel.
Pas celle de la PlayStation.
Pas les escapades du week-end.
Pas même les agents de joueurs qui négocient le transfert d’un arrière gauche de troisième provinciale comme si Manchester City allait téléphoner d’une minute à l’autre.
Non.
Le véritable problème, c’est cette idée que l’engagement ne vaut que lorsqu’il nous arrange.
Pratiquer un sport collectif implique parfois d’être présent quelque part alors qu’on préférerait être ailleurs.
Faire partie d’un club suppose parfois de donner un coup de main pour une tâche dont on se serait volontiers passé.
Appartenir à une association signifie parfois faire quelque chose sans être payé, sans recevoir d’applaudissements et sans que personne ne publie ensuite une story Instagram accompagnée d’un grand « Respect ».
Autrefois, on appelait simplement cela « aider ».
Peut-être serait-il temps de redonner un peu de sens à ce mot.
Et samedi, on recommence…
Car un nouveau week-end de football approche.
Partout, les entraîneurs tenteront de résoudre le casse-tête de leur sélection.
Les dirigeants installeront les tables.
Les délégués prépareront le matériel.
Les bénévoles feront couler le café.
Les parents prendront la route.
Quelqu’un découvrira qu’il n’y a plus de sacs-poubelle.
Un autre assurera pourtant en avoir acheté la semaine précédente.
Et quelque part, à 13 h 37, un joueur enverra un message :
« Coach, il y a une petite chance que j’arrive un peu en retard aujourd’hui. »
Le match commence à 15 heures.
Il habite à douze minutes du terrain.
Personne ne sait où il se trouve.
Mais à 14 h 51, sa voiture arrive enfin sur le parking.
Il descend tranquillement, son sac de sport sur l’épaule, comme si de rien n’était.
Et, étrangement, tout le monde est content de le voir.
Parce que les clubs de football sont comme ça.
On râle quand vous n’êtes pas là.
On vous engueule quand vous arrivez en retard.
Mais dès que vous franchissez la porte du vestiaire, vous faites à nouveau partie de la famille.
Il serait simplement agréable que nous comprenions tous à nouveau une chose essentielle :
Faire partie d’un club, c’est aussi accepter que les autres puissent compter sur nous de temps en temps.
Car onze joueurs suffisent pour former une équipe.
Mais il faut une centaine de personnes pour faire vivre un club.
Et si ces cent personnes commencent toutes à penser que quelqu’un d’autre fera le travail à leur place, il arrivera un jour où il ne restera plus que onze joueurs sur la pelouse.
Sans entraîneur.
Sans lignes tracées.
Sans buvette.
Sans club.
Mais heureusement, tous seront parfaitement à l’heure.
Puisque, ce samedi-là, il n’y aura de toute façon plus rien d’autre à faire.
Texte original : Jules Panenka.
Traduction et adaptation française pour Les Carnets d’Anicet 51, dans le respect de l’esprit satirique et humoristique de l’auteur.
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